Article publié dans la revue mensuelle L'AUTA, décembre 1998

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Le Réveil d'un Grillon d'Or

Il est, aux confins de la Haute-Garonne, des côteaux plein de charmes qui dominent la vallée du Tarn; des bois de chênes y alternent avec les champs de maïs et des tournesols par milliers ajoutent à ces paysages de rêve une note riante qui enchante les yeux. Je m'y trouvais, il y a peu, et parcourais les anciennes terres des comtes de Solages, au-dessus de Mezens. L'air était léger et le soleil doux, la nature resplendissait et aucun bruit alentour ne troublait mon plaisir.

Seul

« Un pauvre petit grillon
Caché dans l'herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie ».

J'aurais aimé grilloter pour lui tenir compagnie mais, dépourvu d'élytres, je ne pus mieux faire qu'évoquer ces quelques vers de Florian et rappeler à moi le souvenir d'une soirée de gala.

Donnée au Capitole, en 1898, pour la fête des Cadets de Gascogne, cette soirée battait son plein et l'humeur était joyeuse lorsqu'après qu'eut retentie la Toulousaine, Léon Bourgeois, alors ministre de l'Instruction publique, se leva et prit la parole. « Permettez-moi de faire une chose qui ne s'est jamais faite, mais je tiens à exprimer ce que nous resentons tous. Il n'est pas au monde une ville qui ait un chant pareil à celui que nous venons d'applaudir; la Toulousaine est le chant national de Toulouse, connu de toute la France. Je salue Deffès au nom de la France entière; il nous a donné une grande jouissance artistique et je propose aux Cadets de Gascogne de vouloir bien offrir le Grillon d'Or au maître Deffès. »

Alors que cette proposition souleva une tempête de bravos et que le compositeur, âgé de 79 ans, reçut un triomphe tel que jamais auparavant il n'en avait connu, on ne peut sans peine songer, un siècle plus tard, à l'oubli général dans lequel ses oeuvres ont sombré.

La même année 1898 vit le théâtre du Capitole de Toulouse donner 'Jessica', l'opéra en quatre actes inspiré à Louis Deffès par le Marchand de Venise de Shakespeare. Cette oeuvre est aujourd'hui disparue, comme le sont sa Marche Funèbre, sa Cantate à Clémence Isaure et son oratorio La Fille de Jaïze ou encore les opérettes et opéras comiques Le Café du roi, L'Anneau d'argent, La Clef des champs, Passé minuit, La Boîte à surprise, Le Fantôme du Rhin, La Comédie en voyage, Petit bonhomme vit encore, Cigale et bourdon, Colombine, Une nuit de noces, la Lanterne magique et de multiples autres musiques... Non seulement aucune de ces compositions n'est aujourd'hui éditée, mais les partitions orchestrales originales en sont, de plus, introuvables et le Théâtre du Capitole ne possède guère que le matériel musical de la Toulousaine. Le Conservatoire de Toulouse, que Louis Deffès, dirigea avec succès de 1884 à sa mort, en 1900, et qui offrit à la France tant d'illustres compositeurs et musiciens à sa suite, ne compte pas plus de dix partitions de notre gascon et le Département de la Musique de la Bibliothèque Nationale n'est guère plus riche...

Pourtant, paraphrasant La Fontaine, et parlant de Deffès,

« Sans être Gascon, je puis dire
Que c'était un merveilleux sire »...

Loin des côteaux de Mezens et revenu à Toulouse, je ne pus me défendre d'une profonde tristesse en m'avançant, l'autre jour, sur la scène du Capitole. Jamais ce siècle n'aura fait au premier Toulousain qui fut lauréat du Grand Prix de Rome, en 1847, l'honneur d'une soirée musicale en ce lieu et le mortel péril qui menace son répertoire risque, si l'on n'y prend garde, de faire disparaître à jamais une partie inestimable du patrimoine musical du XIXè siècle. Pourtant, le grand Berlioz lui-même estimait les musiques de Deffès, de même que Charles Gounod, Camille Saint-Saëns, Jacques Offenbach, Fromenthal Halévy, Adolphe Adam ou Léo Delibes.

Dans ce contexte, chaque nouvelle partition retrouvée permettra de reconstituer au mieux le répertoire de L. Deffès; de même, chaque document ou information supplémentaire sur L. Deffès pourrait utilement venir à l'appui d'une redécouverte de ce compositeur.

L'an 2000 marquera le 100è anniversaire de la mort de notre Toulousain et le 150è anniversaire de la première audition de sa Messe solennelle - pour quatre voix et orchestre - donnée en premier lieu à Saint-Louis-des-Français à Rome et en l'église de la Daurade à Toulouse, avant d'être jouée à Notre-Dame de Paris, quelques années plus tard, par cinq cents musiciens. La chance a permis de retrouver la partition de cette Messe - autographe - et l'on ne saurait laisser passer cette occasion de la remettre à l'honneur, tout en recréant et en enregistrant ses autres musiques. Toutes sont marquées du signe de l'élégance et leurs orchestrations admirables. Deffès était un maître en contrepoint et en composition et s'il est vrai qu'il n'a pas connu le succès persistant d'autres compositeurs français, il n'en reste pas moins qu'on a pu comparer certains accents de ses musiques à ceux de Hadyn ou Gounod. Le manque d'originalité qui lui fut reproché ne diminue en rien la qualité de son oeuvre et tout, au contraire, laisse penser qu'on éprouvera demain les mêmes émotions et le même plaisir qu'ont connu nos aïeux en découvrant son répertoire. Il faut pour cela susciter un grand mouvement d'intérêt et inciter les autorités culturelles de la ville, du département et de la région à travailler ensemble à cette renaissance; alors la ville du bel canto, fière de son identité culturelle et du prestige que lui confère sa tradition musicale, entrera dans le troisième millénaire sans avoir rien perdu de son riche passé.

Alors les enfants des écoles, comme leurs aînés hier, chanteront de nouveau la Toulousaine avec fierté et l'Ave Maria de Deffès prendra sa place aux côtés de ceux impérissables que l'on connaît déjà.

Alors enfin sonnera l'heure du réveil du Grillon d'Or et tout ce que la région compte d'héritiers spirituels des Cadets de Gascogne, applaudissant au génie d'un enfant du pays, effacera du temps l'insupportable outrage qui, pendant un siècle, a écarté des scènes les gracieuses mélodies de Louis Deffès ».

Bertrand MALAUD - Octobre 1998

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