Article pour la revue mensuelle ARCHISTRA, octobre 1998

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O moun païs, o Toulouso, Toulouso !

 

A cette heure chaude de la journée où le soleil atteint son midi et où, fatigués par une longue matinée de travail, les hommes font la pause et s'attablent pour se détendre, reprendre des forces et déjeuner, j'avais l'autre jour entrepris de rendre visite à de lointains parents en leur tranquille retraite et de saluer ainsi les mânes de mes aïeux.

Seul, à l'écart de la circulation toulousaine, j'allais d'un pas lent entre les quartiers Jolimont, Salonique et Bonhour, et méditais en silence en cheminant au long des allées du cimetière de Terre-Cabade. Porté par l'atmosphère des lieux, je songeais au temps qui passe, aux rires, au bonheur, aux jours sombres et à tout ce qui remplit l'existence et rend la vie des hommes si singulière.

Un doux zéphyr passait dans les branches et les frondaisons, sous mes yeux, se balançaient mollement, lorsque je crus percevoir soudain un bruit indistinct, quelque chose de mystérieux, comme un vague murmure ou une plainte assourdie. Attiré par ces accents pathétiques et leur prêtant une oreille attentive pour guider mes pas, je fus bientôt rendu non loin de là et aperçus trois beaux conifères s'élançant dans le ciel comme les flammèches d'un cierge chahutées par le souffle du vent. Les arbres sont des témoins silencieux et je ne pouvais concevoir qu'ils fussent la cause des étranges chuchotements que j'avais entendus. Assurément ces jalons n'avaient pas été plantés là par hasard et, à la façon des fanaux qui balisent l'entrée d'une passe marine, ils devaient indiquer quelque chose. C'est donc vers eux que je me dirigeais lorsque, levant les yeux vers le tertre qu'ils dominaient de leur élégante stature, je découvris une haute stèle dressée à la tête d'un sarcophage de pierre. Je vis alors, posé dans une niche, le buste d'un homme à la barbichette Napoléon III et, adossée à sa base, une silhouette féminine d'allure gracieuse et triste. Son regard était tourné vers le côté en direction d'une lyre - appuyée sur son épaule gauche - qu'elle tenait de la main.

Jamais encore, depuis des temps immémoriaux, je n'avais fait pareille rencontre. La Muse de la Musique, Euterpe en personne, se tenait là, devant moi, mais, loin d'être heureuse et pétulante comme je l'aurais pu imaginer, voici qu'elle était éplorée et me présentait un profil douloureux. Les murmures déchirants, que j'avais entendus tantôt, émanaient d'elles; à n'en pas douter. Touché par cette apparition, je m'approchais et, désireux de partager sa peine, j'entrepris d'amorcer un dialogue et, sitôt après m'être présenté, d'engager la conversation.
- Eh quoi, me dit-elle, ne savez-vous pas quelle tristesse est la mienne ? Sans doute êtes-vous étranger à cette ville pour vous arrêter ici et venir jusqu'à moi.

Déconcerté, j'allais balbutier quelques mots lorsqu'elle reprit:

- Songez, mon bon Monsieur, que je vis en ce lieu un long calvaire commencé depuis neuf décades, un lustre et trois ans, depuis ce jour funeste où, délaissant les salles de musique du Conservatoire de Toulouse, mon serviteur et Maître s'en fut ad patres reposer pour toujours et entamer son purgatoire.
- Pardonnez-moi, lui dis-je, mais qui donc était ce noble coeur que vous pleuriez tout à l'heure et cet homme vaillant dont le souvenir vous chavire l'âme ?
- Ah, on voit bien que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas d'ici. C'était, Monsieur, le meilleur des hommes et un compositeur généreux, un gascon de grand talent à l'imagination féconde et l'auteur de musiques élégantes et délicates. Tenez, vous êtes ici dans sa patrie, dans la ville qui l'a vu naître et dans cette ville qu'il immortalisa mieux que tout autre avant lui, lorsque, saisi par une grande nostalgie et alors que je l'avais fait venir à ma rencontre sur les bords de la Seine, il composa la Toulousaine.

Avant même que je puisse articuler une phrase, la Muse continua:

- Oh, certes c'est de l'histoire ancienne et nous ne sommes plus en 1845, mais cet homme que j'avais distingué au temps de son enfance lorsqu'il m'enchantait de sa voix de soprano, cet homme que de bons apôtres de mes amis firent inscrire à l'Ecole de musique de Toulouse avant que je ne l'attire à moi dans votre lointaine capitale, cet homme fut le premier enfant de la Garonne à être lauréat du Grand Prix de Rome de composition musicale. Eh bien, Monsieur, il a fait son chemin et divertit ses compatriotes aux sons de ses opérettes, il leur a offert des chansons subtiles et des musiques d'orphéons, il les a fait danser aux accents de ses valses et les a élevés par les mélodies touchantes de ses Messes. Oui, je vous le dis, Louis Deffès était des miens et m'a honoré assidûment avec la plus belle constance, jusqu'à créer des opéras; figurez-vous qu'il est même allé jusqu'à entraîner vers moi et former des générations de musiciens illustres qui ont continué de faire la gloire de cette ville...
- Fort bien, mais alors...
- J'avais alors quelques autres protégés, Halévy - son Maître -, Auber, Adam, Offenbach, Waldteufel, Berlioz, Gounod, Strauss ou Rossini et, emportée par les tourbillons de leurs succès, je me suis laissée enivrer, car voyez-vous j'ai pêché par orgueil en délaissant un peu mes pupilles et chantres de province...
- Madame, je vous en prie ! Je vois bien à vos tourments quel immense regret vous emplit l'âme mais je suis bien sûr que, dans sa grande modestie, Louis Deffès a su lui aussi, à leur égal, goûter ses heures de gloire. D'ailleurs, ce monument, que ses semblables lui ont dressé pour perpétuer sa mémoire, indique assez en quelle haute estime ils tenaient sa musique.
- Oh oui, mon pauvre Monsieur, mais le temps a passé et ses oeuvres se sont perdues. Vous connaissez la Pimpolaise et le Petit Quinquin mais connaissez-vous la Toulousaine ? L'apprend-on encore dans les écoles de musique, la chante-t-on encore partout où s'assemblent des Languedociens, est-elle encore sur les lèvres et dans les coeurs ? Et que dire du reste... On ne trouve plus aucune de ses musiques éditées et vous auriez grand peine à réunir plus d'une dizaine de ses partitions. Elles s'en sont allées avec le vent d'autan et perdues dans la nuit des temps... peut-être s'en trouve-t-il encore chez les descendants de Louis Deffès, dans des bibliothèques, des greniers ou même sur les marchés aux puces, mais qui s'en soucie ?
- Permettez, Madame, que je vous interrompe et croyez que je serai fort aise d'alléger vos tracas... Je suis moi-même mélomane et intéressé par les recherches en tous genres. Je pourrais essayer de rechercher des éléments sur la vie de votre disciple...
- Ah, juste Ciel ! Mais c'est la Providence qui vous place sur ma route.
- ... et je veux, pour que vous retrouviez le sourire, faire l'impossible pour réunir les oeuvres de ce Monsieur Deffès et les faire entendre de nouveau. Soyez assurée, Madame, qu'il ne sera pas dit que l'an 2000 passe sans que ses musiques revivent enfin et fassent le plaisir de nos concitoyens.

* * *

Sous le charme de cette apparition et du sourire retrouvé, je pris congé de mon illustre correspondante et m'éloignais du joli monument conçu par les sculpteur et architecte Fabre et Curvale. L'idée du défi que je venais témérairement de relever m'excitait au plus haut point et l'envie de découvrir les compositions de Deffès me hante depuis lors, sans me laisser un instant de repos. C'est que la tâche est grande et le temps compté.

En effet, l'an 2000 marquera le 100è anniversaire de la mort de Louis Deffès et le 150ème anniversaire de la première audition de sa Messe solennelle donnée en premier lieu à Saint-Louis-des-Français à Rome et en l'église de la Daurade à Toulouse, avant d'être jouée à Notre-Dame de Paris quelques années plus tard. La chance a permis, en juillet, de retrouver l'unique partition de cette Messe autographe au Conservatoire de Toulouse, ainsi que quelques autres compositions, mais il s'en faut de beaucoup pour que soit reconstitué au complet tout le répertoire de Deffès, même en comptant ce qui se trouve au Département de la Musique de la Bibliothèque Nationale. A titre d'exemple, La Marche Funèbre, l'opéra Jessica, donné au Capitole en 1898, L'Anneau d'argent, La clef des champs, Passé minuit, La boîte à surprise, Le fantôme du Rhin, La comédie en voyage, Petit bonhomme vit encore, Cigale et bourdon, Colombine, Shylock, La Fille de Jaïze, Une nuit de noces, la Lanterne magique et de multiples autres musiques font défaut, du moins les partitions instrumentales. Outre la Messe déjà mentionnée, on pourrait recréer la cantate L'ange et Tobie qui valut son Prix de Rome à Deffès, le poème symphonique Un Triomphe à Rome, Les Noces de Fernande, Le Trompette de Chamboran, Les Petits Violons du roi, ou encore Valse et Menuet, ainsi que de nombreux chants, marches militaires et chants avec accompagnement pour piano, par exemple.

(...) Il faut populariser cette idée de renaissance d'une partie du patrimoine musical du XIXè siècle, associer les orchestres, les chorales, les musiques militaires, réunir des musiciens et organisateurs de spectacles culturels, éditer le matériel musical des partitions (conducteurs) disponibles et le diffuser, susciter des partenariats avec des villes comme Ems en Allemagne, Dieppe, Paris ou Rome, où Deffès donna plusieurs de ses compositions en première audition, intéresser les maisons de disques et rechercher des soutiens financiers.

(...)

Haut les coeurs et vive Deffès !

Bertrand MALAUD
Octobre 1998

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